Qu’est-ce que l’Islam a changé à la Méditerranée ?

71 min.
Nicolas Serve

Conférence du 10 novembre 2016
Théâtre de La Criée

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La Méditerranée a vu passer tant de conquêtes, s’affronter tant d’empires rivaux, se mêler des langues nouvelles à ses plus anciens mots, et les femmes et les hommes qui peuplent ses rivages changer les noms qu’ils donnent à leur(s) dieu(x) et à leurs rêves. Pourquoi devrait-elle s’en soucier, elle qui sait que le temps vient à bout de toute chose, que l’érosion disperse en sable les plus solides monuments ? Mais la Méditerranée n’est pas seulement un être géographique indifférent aux tribulations inquiètes des hommes. L’histoire lui a donné un destin, l’a tissée d’héritages, l’a semée de mots. La Méditerranée est devenue récit.

Il fut un temps où un récit unifié s’est étendu à toutes les rives de la Méditerranée, raconté en grec aussi bien qu’en latin, celui de Rome et du Mare nostrum. Non qu’il n’y eut point alors de récits dissidents – à commencer par celui des Juifs en Palestine. Mais l’Empire eut à la fois la force et la séduction, relayée plus tard par celle du christianisme, pour réduire ces récits concurrents. Qu’en restait-t-il au VIIe siècle de notre ère quand un nouvel empire surgit sur les rives de l’ancienne Méditerranée romaine ?

L’Islam, c’est ce nouvel empire qui en moins d’un siècle étend son récit, celui du règne universel de la religion prêchée par Muhammad, des rives de l’Atlantique à l’embouchure de l’Indus. L’Islam, c’est aussi cette société nouvelle, née des conquêtes arabes, qui entend hériter des civilisations qui l’ont précédée et gouverner les innombrables peuples qui sont désormais sous sa Loi, sans retirer à chacun son génie propre ni d’ailleurs sa religion. L’Islam, c’est enfin cette culture partagée qui est restée une fois que l’Empire a reflué, que la société islamique s’est fragmentée, que d’autres formes d’allégeance, nationales en particulier, se sont imposées. Sous l’effet des acculturations successives, il n’en est souvent resté que le noyau, celui de la foi, des croyances et des rites.

Qu’est-ce que l’Islam a changé à la Méditerranée ? L’emplacement de ses ports, le tracé de ses routes, la nature des biens qui y sont échangés ? La question dépasse évidemment le cadre de la Méditerranée en tant qu’être géographique, sans qu’il faille jamais négliger ces réalités matérielles qui soutiennent l’existence des sociétés et déterminent aussi la couleur de leurs rêves. L’Islam, véritable monde à lui seul, centré sur d’autres rivages, a décentré la Méditerranée : la mer intérieure, le lac romain, sont devenus frontière. Mais l’on sait bien que les échanges ne sont jamais aussi nombreux qu’aux frontières des mondes. L’Islam, enfin, a unifié plus étroitement que Rome ne l’avait jamais fait les rives est et sud de la Méditerranée, plaçant les peuples de sa rive nord en position d’altérité : de bassin, la Méditerranée est devenue interface. Des récits divergents, souvent affrontés, ont désormais battus ses côtes. Mais l’on sait bien que c’est en racontant des histoires que les hommes (re)commencent à se parler. On interrogera donc dans la longue histoire des échanges entre les deux rives de la Méditerranée ce que l’établissement de l’Islam a changé à l’espace, aux réalités matérielles des sociétés méditerranéennes, comme aux récits et aux rêves des femmes et des hommes qui n’ont cessé d’habiter ses rivages.

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